Jeudi 13 octobre, j’arrive sur les coups de 19h à la MLIS. L’aquarium, espace où l’équipe de Kilomètre travaille toute la semaine, est étrangement calme. Fish le rouge, le slammeur, et Anne-Sophie Gabert, la danseuse, ne sont pas là. Seul reste PJ Pargas, les traits tirés, que je retrouve penché l’air soucieux sur ces 3 ordinateurs.
Leur résidence a débuté il y a quatre jours, plus que deux jours avant la présentation publique. Je suis tombée sur cette journée typique de milieu de résidence de création durant laquelle les bugs techniques s’enchaînent, où le sort s’acharne sur toute tentative de les dépasser et dont les artistes ressortent éreintés et un brin abattus. Le slammeur et la danseuse, hors service, sont partis se préserver avant le sprint final et le « technicien » reste seul face à ses machines récalcitrantes.
Discussion avec un artiste numérique durant l’un des pires moments d’une résidence de création.
Moi – PJ, peux-tu te présenter en une phrase ?
PJ – … là, je suis la fatigue personnifiée.
Moi – Tu peux nous expliquer comment le projet Kilomètre a commencé ?
PJ – Eh bien, c’est grâce à Bizarre, pour la rencontre ; et à l’AADN pour l’expérience (NdA : la première version de Kilomètre, qui ne portait pas encore ce nom, a été créée à l’occasion de l’événement Duty Free, porté conjointement en mai 2011 par Projet Bizarre et l’AADN). Je connaissais déjà un peu Anne-Sophie par Bizarre, pour Fish c’était une première rencontre. Cette rencontre avec Anne-So et Fish a été très enrichissante pour moi. Ils ont un talent fou !
Moi – Pour toi, c’est quoi Kilomètre ?
PJ – C’est la distance qu’on parcourt entre un point A et un point B ? C’est la distance qui nous sépare ? … par rapport au projet tu voulais dire ?
Moi- Oui, par exemple…
PJ – Alors, dans ce cas, c’est un projet qui parle de voyage, de déplacement. C’est aussi un projet qui parle en quelque sorte de notre culture mondialisée, comment on peut montrer des images, faire entendre des sons qui sont étrangers mais entrés dans une culture collective. C’est marrant, car on peut jouer sur des images du lointain, d’autres pays, et ça parle tout de même, ça n’étonne plus personne. Ca parle aussi du fait qu’on peut être ailleurs, et ici, et communiquer malgré tout. Et peut-être que l’ailleurs est dans nos têtes… [court moment de réflexion] A l’origine, la voix de Fish, pour moi, c’était un peu la voix qui est dans la tête d’Anne-Sophie. Et finalement, on est plutôt sur un dialogue entre celui qui est parti et celui qui est resté. Et c’est celui qui est parti qui bouge le moins…
Moi- Vous êtes chacun sur des pratiques, sur des disciplines qui sont bien distinctes les unes des autres. Dans ce type de création, pluridisciplinaire, comment se passe la collaboration ? C’est quoi les difficultés ?
PJ – Ce qui est le plus compliqué, c’est que les rythmes de création ne sont pas les mêmes. Quand tu créés de la vidéo, et aussi du son, les temps de création sont plus longs. Après, tu pourrais faire du génératif, tu te poserais moins de question. …enfin, pas les mêmes questions.
En fait, il y a deux temps : le temps de fabriquer la matière, de concevoir l’instrument, de l’appréhender, et celui où tu l’utilises. Or dans la danse, il y a une espèce de spontanéité du corps, de naturel qui des fois est difficile à suivre. Finalement pour la voix c’est un peu pareil. La danse et la voix incarnent l’humain. j’incarne peut-être la machine, la machine qui s’emballe…
Des projets comme ça, c’est jouissif, flippant et frustrant. C’est jouissif de voir quand les choses, les différents éléments fonctionnent ensemble. C’est flippant car il y a une prise de risque, on cherche la spontanéité malgré la machine. Et c’est frustrant, je suis frustré de ne pas pouvoir être dans la spontanéité immédiate. … en même temps je ne sais pas si j’en serais capable.
Moi – C’est le premier temps où vous vous retrouvez autour du projet depuis mai dernier. Qu’est-ce que vous êtes en train de bosser durant cette semaine ?
PJ -Anne-So a bossé le mouvement, travaillé les rapports entre ce qui se passe sur le côté (d’où opèrent PJ et Fish), sur le tapis, à l’image… En fait, elle a beaucoup de paramètres à prendre en compte. Il faudrait presque pouvoir bosser la danse avec le son, et la danse avec l’image séparément. En plus, on a voulu intégrer des voix pré-enregistrées avec le dispositif du tapis interactif, car on trouvait intéressant de travailler la dimension réel /virtuel. Du coup, c’est un peu difficile car il y a beaucoup, beaucoup de choses en même temps.
Moi – Tu peux nous en dire plus sur le tapis ?
PJ – Alors, le tapis, c’est un tapis de danse avec des capteurs de pression. Lorsqu’on bouge, lorsqu’on danse dessus, des informations sont envoyées à l’ordinateur et peuvent être affiliées à des images, des sons, des événements.. tout ce qu’on veut.
Moi – Des fois, quand les bugs s’enchaînent comme aujourd’hui, t’en as pas marre ? Des envies de changer de carrière ?
PJ – Pour moi, c’est une forme de résistance ! Ce que j’aime avant tout, c’est l’expérimentation, tenter des choses, qu’elles soient purement numériques ou non. Si jamais les technologies disparaissaient, je ferais de la peinture, ou du dessin… Je fais du numérique car il me semble que c’est dans ce domaine là que les choses avancent aujourd’hui, pour la création artistique. C’est aussi une espèce de fantasme d’artiste de pouvoir travailler simultanément le son, la vidéo, la voix, tant de matières ! Ça a été le fantasme de tellement d’artistes, il faut en profiter. On vit une époque formidable !
En fait, ce qui me fait rager, ce ne sont pas les problèmes informatiques, mais ce sont les moments où on est tellement le nez dans le guidon qu’on ne trouve pas la solution. En fait, c’est un domaine où on apprend tout le temps, où l’on doit tout le temps être en veille.
Si j’en ai marre aussi, c’est surtout de ne pas avoir les moyens de travailler convenablement. C’est une histoire de surenchère technique et ça aussi c’est frustrant, car on sent que la surenchère est avant tout commerciale : le cinéma en 3D, les caméras qui filment en 3D… et toi t’as même pas les moyens de te payer une petite caméra. Ça, ça me fait rager. La technologie devient un bien de consommation, qui est presque éphémère, avec une durée de vie très courte. Maintenant, tous les 6 mois la gamme des modèles d’apareils techniques est renouvelée, les appareils deviennent très vite obsolète. Moi, ça fait 5 ans que j’ai mes ordi, mon contrôleur, et autres. Je les ai trimbalé dans tout les sens, et ils commencent à monter des signes sérieux de faiblesse… Mes possibilités d’investissement ne sont pas au rendez-vous et j’ai la crainte, peut-être, de ne pas réussir à suivre niveau performance ?
Moi- Un mot de la fin ?
PJ – Eh bien merci à l’AADN et à la MLIS, pour ce temps de travail. Et sur ce, je vais rentrer, prendre une douche et manger un bout ; et puis me remettre sur l’ordi pour régler le problème.
MaJ – 13 octobre 23h50 : le temps que j’écrive l’article, PJ Pargas a résolu son problème.
Kilomètre est présenté samedi 15 octobre, 18h30, à la Maison du Livre, de l’Image et du Son de Villeurbanne.
Images tirées de la présentation de la performance durant Duty Free, mai 2011.
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