janvier 20, 2012 1

Rencontre avec 1minute69, collectif d’illusion audiovisuelle interactive

By in Des créations et des événements, Réflexions, ressources, rencontres

Le collectif 1minute69 a traversé en début d’année la France à notre invitation pour travailler sa performance B0DYSC4PES. Au programme de ces trois semaines sur place : une résidence Videophonic à la Salle des Rancy, avec une première sortie de résidence le 7 janvier, 2 semaines de boulot partagées entre leur appartement et travail en salle (merci au CCO et à la Salle des Rancy d’avoir pu mettre à disposition leurs espaces, vous êtes formidable !) avant d’être à l’affiche de la soirée de clôture du festival (é)mergences, au Lux scène nationale de Valence.

Avant de les retrouver sur scène ce samedi, rencontre débridée avec Aurélie et Emilie, fondatrices du collectif.

B0DYSC4PES - Videophonic 18

L’illusion audiovisuelle interactive

/// Présentation du collectif

Emilie – Aurél (Aurélie Dumaret) et moi (Em / Emilie Villemagne), on a fondé le collectif, 1minute 69 il y a environ un an. On est basée à Lille, et venant toutes les deux de la vidéo, on a commencé à travailler sur des projets audiovisuelles ensemble. Le collectif a été monté pour fournir une structure, un cadre à nos activités. On voulait pouvoir fédérer d’autres gens autour de nos projets et aussi donner la possibilité à d’autres gens de proposer leurs projets à eux. L’idée est que ça aille dans les deux sens.

Aurélie – Aujourd’hui,  on travaille sur des installations immersives, des performances, du spectacle vivant mettant en scène vidéo et interactivité… avec toujours la volonté de jouer avec l’illusion. On utilise souvent l’expression « illusion audiovisuelle interactive« , qui décrit assez bien la plupart des choses hybrides que l’on fait.

Emilie – Dans nos influences, on a autant des références en arts numériques qu’en performances qui n’ont rien de numérique. Par exemple, on s’est fait scotcher cet été par la compagnie Henriette Pedersen, des norvégiens. Leur performance n’est pas parlée, ce n’est pas dansé non plus, c’est juste des corps sur scène, des attitudes.

Aurélie – Et ces influences se ressentent dans notre travail. C’est pour ça que B0DYSC4PES est un peu hybride. On utilise la technologie car on a cherché une déformation qu’on n’arrivait pas à avoir sans la technologie. Peut-être que demain on fera un projet sans vidéo, mais le terme d »illusion » aura quand même son sens.

B0DYSC4PES - Videophonic 18

Entre live et production

/// Quel est votre parcours ?

Aurélie – Je viens de la vidéo: déjà au lycée, je faisais de la vidéo, j’ai fait un BTS audiovisuel. En fait, j’ai un diplôme d’ingénieur des images animées dans le spectacle vivant ! C’est un gros mot pour ne rien dire (rires)… J’ai commencé à travailler l’intégration du numérique dans le spectacle vivant en faisant un peu de régie vidéo pour du théâtre amateur, en parallèle je bossais surtout sur des pubs et des clips.

Emilie – De mon côté, je suis tombée dans la vidéo un peu par hasard, et pour le coup avec beaucoup de curiosité, après des études de langue (donc rien à voir)… A l’époque, ça remonte à 2004 peut-être, je bougeais un peu en free parties, j’ai fait mes premières images avec une webcam qui avait une autonomie de 3 minutes en 320 x 240 ! Je descendais dans les manifestations, je remontais, je vidais la webcam et j’y retournais. Je me suis démerdée pour faire mes premières vidéos façon clip, en montant mes images sur du son. C’est ce qui m’a amenée à l’image live, au vjing, ce lien entre image et son.

Aurélie – Ce qui est marrant, c’est que lorsqu’Emilie et moi nous sommes rencontrées, je ne faisais pas de live mais uniquement du traitement d’image, orienté post production, produit fini. On s’est rencontrées sur un atelier vj qu’elle animait et auquel je participais, et là j’étais complètement perdue, c’était bizarre…  C’est tellement éphémère le live, j’avais du mal avec cette perception là.

B0DYSC4PES - Videophonic 18


Emilie – La vidéo live m’a fait découvrir les possibilités de l‘interaction homme-machine. Les contrôleurs midi apportent  déjà pas mal de modalités de transformation de l’image en temps réel. Et quand tu commences à voir le champ du possible avec le numérique, les capteurs, la récupération de mouvement, de signal, toutes les possibilités offertes par rapport au corps ou à des éléments extérieurs… ça donne envie d’aller beaucoup plus loin…

Aurélie – Au final, on s’est rendu compte que le fait qu’elle vienne du live et moi de la production pouvait créer quelque chose d’intéressant. Du coup, c’est ce mélange des deux qui fonde nos projets aujourd’hui. On ne peut plus faire une production vidéo sans rajouter une dimension de live et d’interaction, et inversement.

/// Vous insistez sur le fait que B0DYSC4PES ne soit pas un spectacle chorégraphié, mais une performance non dansée, qui met en scène un corps. Vous vous retrouvez sur scène, et pourtant, aucune de vous deux n’a de formation ou d’expérience de jeu, de pratique du corps. Qu’est-ce qui vous a amené sur cette forme performative ?

Emilie -Avec B0DYSC4PES, dès le départ, il y avait l’envie de se mettre en jeu physiquement. B0DYSC4PES est passé par plusieurs étapes, et finalement on se rend compte qu’on est en train de boucler la boucle et de revenir à la toute première forme que nous avions créée à deux, un dispositif tout simple. Le fait de se mettre en danger sur scène, ça fait partie aussi de la performance : l’intention de brouiller les frontières et de sortir des cases. De la même manière que l’on souhaite questionner la façon dont les gens sont classifiés, on a aussi envie de questionner et d’effacer ces frontières entre les disciplines artistiques, entre les rôles d’auteur et d’interprète.

B0DYSC4PES - Videophonic 18

Aléatoire machine et aléatoire humain

/// Pourquoi ce retour à la case départ ? Que s’est-il passé depuis un an ?

Aurélie -B0DYSC4PES a commencé à deux, puis on a eu l’opportunité de travailler avec Sophie Mahieu, une amie danseuse et art-thérapeute. Elle ressentait le besoin, en lien avec son métier, de se mettre physiquement en danger et de s’éprouver. Nous avons aussi énormément échangé avec elle sur les questions d’identité et d’image de soi. Avec Pol Desmurs (Lepolair), autre rencontre très importante, on a beaucoup échangé aussi, et notamment sur la partition musicale.

Emilie - L’année 2011 a été une année d’émulation et de mutation, et de la petite forme à deux, on est passé à une forme plus longue, plus construite, plus structurée. En fin d’année, on était donc quatre, avec Sophie sur scène, Pol jouant le son en live et nous deux l’image. Mais lorsque les opportunités de dates et de résidences ont commencées à se multiplier en fin d’année, s’est posée la question de la possibilité pour eux de suivre le rythme et de continuer à s’investir dans le projet, en parallèle de leurs propres projets. Ca a été une vraie déchirure.

Aurélie – A nouveau à deux, avec l’envie forte de poursuivre, on est obligée de réadapter la performance, de revenir au dispositif le plus simple. On a rencontré Caro (Caroline De Decker) il y a quelques mois aussi, et depuis janvier on travaille à trois sur cette forme qu’on voudrait définitive. Car deux live vidéo, un live audio et une performance sur scène, c’est tout simplement quelque chose qu’on ne peut pas faire à deux, on n’a ni assez de bras ni assez de cerveau pour se concentrer sur tout à la fois.

Emilie – L’intérêt et les limites de bosser avec des technologies numériques, c’est qu’il y a un certain nombre de choses que tu vas pouvoir automatiser et simplifier, mais ça passe par des temps de préparation plus longs, par une performance plus écrite. Ou alors introduire de l’aléatoire machine qui est complètement différent de l’aléatoire humain, alors que pour nous le projet est avant tout humain avant d’être numérique. Le numérique reste un outil, utile, précis, alors que l’humain, c’est justement la faillibilité.

B0DYSC4PES - Videophonic 18

Aurélie – On aurait pu travailler avec une autre danseuse, mais on a fait le choix, réfléchi et revendiqué, de retourner à la première forme, où l’une de nous deux est sur scène, avec toutes les imperfections de notre langage corporel qui n’est pas celui d’un danseur. Au final, l’intention est la même, le propos est le même, on reste sur le même dispositif. Mais le projet a évolué, on a retravaillé la vidéo, fait nos premières images génératives et introduit plus d’interactivité avec le  performer. On espère que c’est pour mieux formuler ce qu’on souhaitait montrer…

Emilie – Il y a quand même eu des évolutions dans la forme. Peut-être parce que les moyens ont changés, mais aussi parce qu’en un an, on a fait un peu de chemin nous-mêmes, notre sensibilité a évolué.

Aurélie – C’est vrai qu’à l’origine, la performance se finissait… et bien, très très mal. Aujourd’hui elle a des chances de finir un tout petit peu mieux ! Le rôle thérapeutique de B0DYSC4PES (rires) ! Donc oui, la performance a un peu évolué. Et de toute manière je suis encore tentée de tout bouleverser, car lorsque c’est ton projet, tu es toujours insatisfait, tu veux toujours mieux, tu veux toujours plus…

Emilie – Ça, ça fait partie de nos résolutions pour 2012 : réussir à s’arrêter sur des formes définitives !

 

///Sur quels autres projets bossez-vous avec le collectif, depuis un an ?

Emilie -Pendant l’année, il y a eu quelques projets mapping vidéo architectural, assez différents de ce qu’on voit d’habitude, en tout cas on l’espère. On a essayé de créer des objets un peu oniriques, plutôt narratifs.

Aurélie – On a pas mal d’idées d’installations aussi. On a commencé récemment à bosser sur une installation à base de tableaux vidéo, dont le premier nom était « We are freaks », autour de quelques personnages un peu… freaks. On reste sur le même genre de thématique que B0DYSC4PES ! C’était dans un bar pour une soirée un peu clubbing, et ce qui nous faisait marrer c’était de faire un truc complètement décalé, d’y amener des visuels pas du tout orientés clubbing, justement, pas du tout formatés pour l’endroit. Les visuels étaient fait de collages, de vieux dessins animés déformés… Et en fait ça a super bien marché !

On a une autre micro-installation à partir de la même série de persos dessinés : des petites sculptures sur lesquelles on projette de la vidéo.. on est toujours sur la déformation, l’hybridation du corps.

We are Freaks – 1minute69

Cases et images standardisées

/// Effectivement, dans vos projets on retrouve souvent des thématiques proches : personnages déformés, rapport au corps, problématique de l’image… vous seriez pas un peu freaks sur les bords ?

Emilie – Je sais pas trop si c’est le bon mot, je n’ai pas vraiment envie de définir… Mais c’est sûr qu’on ne se retrouve pas dans des représentations hyper standardisées. Les images qu’on voit tous les jours dans les journaux, dans les médias, ça ne correspond pas à l’image que j’ai de moi.

Aurélie – Le truc c’est qu’on ne veut pas utiliser le collectif pour passer un message politique, on n’a pas envie de se mettre dans des cases. On a nos idées, il y a des choses avec lesquelles on n’est pas d’accord, et évidemment, ces préoccupations se retrouvent dans notre travail – on l’espère plus en termes de sensibilité que de message -   Em et moi nous sommes rencontrées sur des questions de genre, mais pour autant, pour nous B0DYSC4PES ne traite pas seulement de la question du genre, c’est une performance sur les différences au sens large.

Emilie – Pour nous il s’agit plutôt de provoquer des questionnements sur le rapport au corps, la façon dont on perçoit les gens. On n’a pas les réponses nous mêmes !

Dans la rue et dans les salles

/// Plus globalement, quelles sont vos envies futures ?

Aurélie – Elles sont liées à notre parcours, à d’où l’on vient. On ne vient pas fondamentalement du milieu du spectacle, du milieu des grandes salles, on n’a pas fait les Beaux Arts…

Emilie – C’est pour ça qu’on ne sait pas parler de nos projets ! (rires)

B0DYSC4PES - Videophonic 18

Aurélie – Voilà, c’est pour ça qu’on ne sait pas expliquer nos projets ! Et du coup, on est naturellement tournées vers des formes spontanées, un peu à l’arrache, des formes intimistes (comme BODYSC4PES par exemple), mais aussi en extérieur, genre attentats vj, avec un vidéo projecteur branché directement sur batterie, dans la rue… En même temps, quand on a l’occasion de jouer dans une vraie salle, on saute dessus ! On a envie de tester, de montrer nos spectacles à des publics qui ne sont pas forcément habitués à ces formes…
En fait, on a envie de pouvoir faire les deux. A la fois de proposer des formes en espace public, brut de décoffrage, à la fois de pouvoir porter des performances dans des salles, sur des scènes face à des publics qui s’attendent à autre chose. Quitte à se retrouver en difficulté, en confrontation.

Emilie – Le fait qu’on se sente en difficulté dans une salle de spectacle n’est pas sans lien avec les contraintes techniques de B0DYSC4PES. C’est la première création du collectif et elle est un peu bizarre, car sa seule contrainte technique, c’est d’avoir un sol, un mur et de l’espace. Pas d’écran, pas de scène, pas de sièges. Du coup, c’est beaucoup moins de contrainte. Sauf que dès que tu entres dans des lieux standardisés, tout équipés, ça devient une contrainte énorme, c’est assez paradoxal !

Aurélie – C’est pour ça que des lieux dédiés à la performance, des lieux vides, des boîtes blanches, comme le Générateur à Gentilly par exemple, c’est l’idéal pour nous !

Emilie – Plus globalement, on reste dans l’expérimentation, on a plein d’envies,  visuelles,  performatives, musicales…

 

/// Pour clôre avec un peu de promo, quelles sont les dates à venir pour B0DYSC4PES ?

Videoformes le 15 mars, Fête de l’Animation à Lille le 18 mars, Empreintes Numériques fin avril à Toulouse, d’autres dates à confirmer…
Et évidemment le 21 janvier au Lux ! Ça va être vachement bien !

 

B0DYSC4PES, du collectif 1minute69
A voir le 21 janvier sur scène durant Nuit Excentrique, au Lux, scène nationale de Valence
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