Vendredi 7 octobre 2011, journée du colloque art-science durant les Rencontres-i. Comme le salon Experimenta, ce colloque est une première pour la Biennale art-science. L’un des intervenants demandera au cours de la journée aux personnes du public de se désigner comme venant plutôt de la sphère scientifique ou de la sphère culturelle. Bonne surprise, l’audience est partagée de façon assez équilibrée entre les deux pôles. Une journée durant, les intervenants s’enchaînent et doivent apporter leur point de vue sur « le rôle entre Arts et Sciences dans les territoires » (thème de ce premier colloque).
Photo : Atelier Art-Science
Du fait que ce soit le tout premier colloque, il a finalement des allures de colloque introductif au cours duquel on se rend surtout compte que le champ « art-science » est encore bien en friche. Le débat achoppe souvent sur des questions de définition, de vocabulaire commun, d’état des lieux général… La question de la technologie vient également s’immiscer entre art et science, rajoutant à l’intérêt des échanges, et rejoignant ce que peuvent être les questionnements d’une structure travaillant dans le champs des arts numériques telle que la nôtre…
Sélection de réflexions tirées de ce colloque :
Grégoire Harel, d’Universcience, missionné par le ministère de la culture pour animer le réseau des cultures scientifiques et techniques (CST) :
Il est nécessaire de penser l’objet « art-science », car chacun a sa propre définition. Pour un centre de CST, la logique est : comment la culture scientifique rencontre la culture artistique, comment l’organiser et que peut-on en tirer pour la médiation scientifique ? Différentes initiatives émergent, on connaît une époque de dynamisme. Il y a une marge pour développer la coopération entre ces acteurs fragiles, peu repérés, qui se situent dans une zone grise. Nous sommes dans un environnement qui est riche mais demeure fragile.
L’association des termes « Art-science » renvoie pour la majorité des personnes à des définitions différentes : médiation scientifique, art perçu comme moyen de médiation scientifique, science perçu comme moyen de médiation scientifique, science au service de l’art, du patrimoine… Pour d’autres, comme David Edwards, « Artscience » est un nouveau paradigme, à penser comme un seul mot. L’approche de la commission européenne trace plutôt le sillon de l’innovation, creuse la question de l’apport de la créativité artistique dans des objectifs économiques. Pour d’autres encore, art et science sont des champs autonomes, les grands artistes n’ont jamais eu besoin de scientifiques pour créer.

Voici ce que pourrait être une définition d’un objet art-science:
Un objet art-science techno est une création originale issu d’une rencontre art-techno donnant lieu à :
- une création artistique
- et/ou une innovation industrielle
- et/ou une contribution à un programme de recherche.
Ce faisant, l’art numérique est hors-champ car en général elle ne donne pas lieu à de l’innovation.
Antoine Conjard, directeur de l’Hexagone :
L’un des fondements de l’action de l’Hexagon et de l’Atelier Art-Science est de savoir comment imaginer les histoires de demain, celles qui se jouent entre industries et artistes. L’idée est de faire en sorte que des auteurs se nourrissent de chercheurs. Mais la question industrielle reste un impensé. On ne sait pas faire le passage entre industriels et artistes, car, dès qu’on utilise une œuvre, elle « s’anéantit ». Une fois le prototype réalisé, on ne sait pas dupliquer, reproduire, mettre sur le marché. Il y a un chainon manquant.
Je ne suis pas militant pour le terme artscience, mais plutôt pour qu’après la rencontre, scientifiques et artistes retournent dans leur univers et se concentrent sur leurs productions.
Le rapport aux technologies est différent suivant le pays dans lequel on se situe : ce qui se passe a Mons ou au Québec est différent de ce qui se passe à Linz. Quand un artiste se greffe une oreille dans le bras (Stelarc, lauréat du festival Ars Electronica 2010 dans la catégorie Hybrid Arts), ou s’injecte du sérum de cheval (« May the Horse live in me » de Art Orienté, prix Ars Electronica 2011), le rapport à la science est très invasif, très dur. Avec des projets comme les Mécaniques poétiques d’Ezekiel ou XYZT d’Adrien M / Claire B, la relation est bien plus douce, touche à la poésie. On peut aussi penser à une spécificité de la façon d’être citoyen et présent au monde, comme avec les projets de KompleXKapharnaüM.
Une spécificité de la relation art-science en territoire francophonie se dessine-t-elle ?
Photo : CC Ars Electronica
Isabelle Chardonnier, direction de la Culture, Région Rhône-Alpes
Côté artiste, l’enjeu n’est pas forcement de contribuer à l’innovation mais de s’approprier des outils, etc. Il est important aussi de mettre à distance les outils et réfléchir ces pratiques, pour que la technologie reste un moyen et non une fin en soi.
Antoine Conjard
A partir de la question culturelle, pourrait-il y avoir une transversalité politique ? Il faut réfléchir à l’organisation des collectivités, le moyen de faire en sorte que la transversalité y existe. Comment faire en sorte que les directions politiques se nourrissent les unes des autres ? De nouveaux modes d’organisation sont à trouver.
- Intervention dans le public -
Avant, les arts travaillaient en lien direct avec la religion, car c’est la religion qui posait les grandes questions de la vie. Aujourd’hui, c’est la science qui assume cette position, qui se confronte aux grands mystères de l’être. L’art par essence questionne, c’est la raison pour laquelle la collaboration avec la science est indispensable. De plus, l’art a toujours besoin de technique, de manières et outils pour réaliser ses idées. On peut trouver ces techniques dans la science.
Le rapport avec le monde de l’entreprise est compliqué . Les artistes travaillent sur des prototypes, l’entreprise continue à développer le produit, et petit à petit le travail de développement de l’artiste devient obsolète. L’artiste n’est pas en phase temporelle avec l’entreprise.
Grégoire Harel
La question de l’éducation est un sujet fondamentale, à aborder de façon micro et macro. Au niveau micro, peut-être que les projets art-science-techno devraient tous avoir un volet éducatif. Au niveau macro, il y a des collectivités (du côté de Nancy par exemple) qui réfléchissent à réunir sur un même campus une multitude d’acteurs différents, et qui permettent à leurs étudiants de croiser leurs formations, de s’ouvrir à une formation pluridisciplinaire. Les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) agrègent différentes universités et peuvent entrer dans cette transversalité, transversalité qui est éminemment art-science.
Photo : Art Science Gallery
Thierry Menissier, maître de conférence de philosophie politique
Son angle d’attaque géopolitique l’amène à penser l’innovation entre conquête et invention, héritière de la logique de recherche et développement du 18e siècle (innovation dans la sphère guerrière, dans une optique de conquête territoriale) et du mode de vie de la Renaissance (la technique comme une conception du monde porteuse d’un sens pour l’humain, soucieuse de lui apporter un supplément d’âme). Aujourd’hui, l’innovation réunit les deux tendances à la fois, dans un monde où l’inventeur de la Renaissance est devenu ingénieur, et le conquérant, entrepreneur.
La relation artscience évoque un art qui est intéressée, mais plutôt par les sens, le plaisir…. Le ludique y prend un sens philosophique fort. Thierry Menissier souligne le rôle de l’esthétique dans l’appropriation des technologies, la nécessité de rematérialiser le rapport à la technologie (pour éviter un effet Matrix ?), et l’opportunité de déplacer la logique de l’acceptabilité, au profit d’une appropriation sensée par les citoyens, plutôt que consumériste.
Eléments de synthèse apportés par Dominique David, chercheur au CEA, en conclusion de la journée :
La relation art-science en elle-même ne semble pas faire vraiment problème. C’est la relation institutionnelle qui est plus complexe : les acteurs sont peu repérés, les manifestations art-science n’entrent pas dans les cases des politiques publiques… Ni les artistes, ni les chercheurs ne se posent de façon primordiale la question de la valeur économique des productions, ce n’est pas ce qu’ils recherchent. Pour que la valeur économique existe, il manque un chaînon : celui de la valorisation entrepreneuriale.
Le développement de bon nombre d’industries créatives sont aussi le résultat de la relation entre art et science : on peut penser à la cuisine moléculaire, aux innovations dans le domaine de la mode… Ce type de relation art-science offre une perspective de renouvellement de l’innovation hors d’une logique de stratégie belliqueuse, ou d’une logique de valeur économique : l’esthétique et le ludique montent en puissance.
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